Lecture institutionnelle
Maison de la Diplomatie Éducative
L’entrée institutionnelle n’est pas l’entrée sur le marché
L’une mesure l’appétence. L’autre mesure la légitimité institutionnelle.
Une université qui envisage de s’implanter en France ou sur un autre marché européen formule généralement la décision comme le ferait un distributeur. Y a-t-il une demande ? Le marché est-il sous-desservi ? Le moment est-il le bon ? Ce sont des questions d’entrée sur le marché, et ce ne sont pas celles par lesquelles un établissement d’enseignement devrait commencer.
Ces deux axes d’analyse peuvent viser le même territoire et aboutir à des verdicts opposés, car ils mesurent des réalités entièrement différentes. L’une mesure l’appétence. L’autre mesure la légitimité institutionnelle, et aucune prévision de marché favorable ne peut s’y substituer.
I · La distinction
Ce qu’un acteur commercial peut atteindre, et qu’une institution ne peut pas
Un distributeur qui entre sur un nouveau marché répond aux clients et, au plus, à une autorité de délivrance de licences dont l’intérêt s’arrête à la transaction. La licence est délivrée, le bail est signé, l’activité ouvre. Le marché répond, ou non, et la boucle de retour est commerciale, du début à la fin.
Selon le territoire et l’activité concernée, un établissement d’enseignement peut devoir rendre des comptes à un rectorat, un ministère, un organisme d’accréditation, un régulateur professionnel, ou à plusieurs d’entre eux successivement, puis, in fine, aux étudiants et aux employeurs qui comptent sur le fait que la qualification ait une signification précise dans cette juridiction. Aucun de ces acteurs n’évalue l’opportunité commerciale. Ils évaluent si l’établissement est habilité, au regard du régime applicable, à opérer et à enseigner sous la forme qu’il propose.
Ce n’est pas une question de degré. C’est une différence de nature. Une entreprise commerciale qui se trompe sur la demande perd du chiffre d’affaires. Une institution qui se trompe sur sa légitimité institutionnelle perd la capacité même d’opérer, parfois après avoir déjà inscrit une cohorte qui n’a alors plus d’établissement défendable où achever son diplôme.
II · L’angle mort
Pourquoi la confusion persiste
Peu d’institutions reconnaissent ouvertement cette confusion. Elle apparaît plutôt dans la manière dont les projets d’entrée sont dotés en ressources. On commande une étude de marché. On prospecte un partenaire local. On présélectionne un emplacement de campus. Tout cela se fait en partant du principe que la légitimité institutionnelle suivra, une fois les éléments commerciaux en place, traitée par des conseils juridiques en fin de parcours comme une formalité.
Cet ordre inverse la séquence. La légitimité institutionnelle n’est pas une formalité ajoutée à un plan commercial. C’est la condition préalable qui détermine quels plans commerciaux sont seulement envisageables. Un marché réellement sous-capacitaire n’est pas automatiquement un marché où un établissement donné, sous une forme juridique donnée, avec un programme donné, est habilité à opérer. Ces deux faits sont indépendants, et les traiter comme séquentiels, en décidant d’abord de la viabilité commerciale, conduit les institutions à s’engager dans des plans qu’un régulateur n’allait jamais accepter.
Voyez comment cela se traduit en pratique. Un établissement identifie une demande réelle pour une qualification précise. Il signe un partenariat, construit un curriculum, fixe une date d’ouverture. Ce n’est qu’ensuite qu’il découvre que l’organisme professionnel qui régit ce domaine exige une forme de responsabilité institutionnelle que le partenariat n’a jamais été structuré pour porter. La demande était réelle. L’analyse de marché était correcte. L’entrée institutionnelle n’a jamais été réellement examinée, et le plan commercial s’effondre sur une question qui n’avait rien à voir avec le marché.
Le schéma se répète avec une régularité suffisante pour mériter d’être nommé précisément. Ce n’est que rarement une mauvaise lecture du marché qui met fin à ces projets. C’est une lecture de marché présentée, implicitement, comme si elle valait aussi lecture institutionnelle, alors que les deux n’ont en réalité jamais coïncidé.
III · La grammaire institutionnelle
Ce que la question institutionnelle demande réellement
L’entrée institutionnelle est une analyse plus étroite et plus exigeante que l’entrée sur le marché, et elle obéit à sa propre grammaire. Sous quelle forme juridique cet établissement est-il autorisé à opérer ici, et cette forme correspond-elle à son ambition réelle plutôt qu’à l’option la plus rapide disponible ? De quel régime réglementaire relève son programme, et qu’exige ce régime avant même l’inscription d’un seul étudiant ? Qui, précisément, répond devant les autorités qui supervisent cette activité, et cette responsabilité peut-elle être démontrée à la demande plutôt qu’affirmée a posteriori ? À quoi la présence de l’établissement sur ce territoire doit-elle ressembler, structurellement, pour qu’un régulateur relisant le dossier dans trois ans la reconnaisse encore comme cohérente ?
Aucune de ces questions n’a de réponse de marché. Un marché adressable important n’assouplit pas une exigence de gouvernance. Un paysage concurrentiel local faible ne simplifie ni une déclaration au rectorat ni une inscription auprès d’un ordre professionnel. Les deux domaines obéissent à des logiques distinctes, et une institution qui ne répond qu’à la question commerciale n’a répondu qu’à la moitié de ce dont elle avait besoin.
C’est aussi pourquoi les partenariats, aussi solides soient-ils commercialement, ne peuvent pas remplacer le travail d’entrée institutionnelle. Un partenaire local peut ouvrir des portes, traduire le contexte et raccourcir une étude de marché. Il ne peut pas, à lui seul, conférer la légitimité institutionnelle que seule une relation directe et correctement structurée entre l’établissement et le système réglementaire peut produire. Les institutions qui délèguent cette distinction à un partenaire découvrent souvent, plus tard, que le partenaire a résolu le problème de marché et laissé intact le problème institutionnel.
IV · Le coût
Le coût de confondre les deux
Les institutions qui confondent l’entrée sur le marché et l’entrée institutionnelle découvrent souvent l’écart au pire moment, généralement bien après que les engagements commerciaux sont devenus irréversibles. Un bail est signé. Une première cohorte est recrutée. Le marketing a déjà positionné l’établissement localement. C’est à ce stade, et non avant, qu’une lecture réglementaire révèle que le véhicule juridique ne correspond pas à l’activité, ou que le programme relève d’un régime que personne n’a vérifié.
La remédiation qui s’ensuit est coûteuse d’une manière qu’une erreur d’analyse de marché ne l’est jamais, car elle touche à la légitimité institutionnelle de l’établissement plutôt qu’à ses revenus. Une erreur d’analyse de marché coûte un trimestre de sous-performance. Une erreur d’appréciation de la légitimité institutionnelle peut coûter au programme sa capacité même d’opérer sous cette forme, imposant une restructuration sous pression réglementaire plutôt que par choix, souvent avec une cohorte déjà engagée dans un programme qu’il faut désormais reconstituer autour d’elle.
V · La séquence
Une séquence plus propre, pas plus lente
Mener les deux analyses en parallèle, plutôt qu’en séquence, n’allonge pas un projet d’entrée. Cela évite le temps ensuite perdu à défaire un engagement commercial qu’une lecture institutionnelle aurait signalé dès le départ. Un marché qui paraît attractif mais où l’entrée institutionnelle s’avère conditionnelle ou prématurée n’est pas un marché à abandonner d’emblée. C’est un marché à réaborder une fois que les conditions identifiées par la lecture institutionnelle sont réellement remplies, à un rythme que l’établissement maîtrise plutôt qu’à celui qu’un régulateur impose a posteriori.
Ce n’est pas un appel à la prudence au détriment de l’ambition. C’est un appel à ordonner correctement les deux, afin que l’ambition s’investisse dans des territoires où elle peut réellement se convertir en légitimité institutionnelle, plutôt que dans des projets commercialement solides mais institutionnellement vides dès l’origine.
L’entrée institutionnelle ne rivalise pas avec l’entrée sur le marché en priorité. Elle la précède, car une opportunité qu’un établissement ne peut pas occuper légitimement n’est pas encore une opportunité, quelles que soient les données de marché sur le territoire qui l’entoure.
Le pivot
L’entrée sur le marché demande s’il existe une opportunité. L’entrée institutionnelle demande à quelles conditions un établissement peut légitimement exister sur ce territoire.
Une étude de marché répond bien à la première question. Elle n’a jamais répondu à la seconde, et c’est en la traitant comme si elle le pouvait que se prennent les décisions d’entrée les plus coûteuses.
Avant toute décision
Laquelle de ces deux questions a réellement été examinée pour votre prochain territoire : existe-t-il un marché pour ce que vous proposez, ou votre établissement peut-il y exister légitimement sous la forme dans laquelle vous comptez opérer ?
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La lecture est rendue par
Sandrine Ouilibona
Fondatrice & CEO de Diligence Consulting, Maison de la Diplomatie Éducative. Auteure du cadre Arché de détermination institutionnelle et fondatrice de la discipline de la Diplomatie Éducative®. Elle accompagne les institutions éducatives françaises et internationales sur la reconnaissance, l’implantation et la légitimité institutionnelle en Europe.
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